Développement ou néo-colonialisme ? Le cas des PSN indonésiens
Développement ou néo-colonialisme ? Le cas des PSN indonésiens
Introduction
Dans le discours officiel du développement en Indonésie, les 'Projets Stratégiques Nationaux' (PSN) sont présentés comme symboles du progrès : accélération de la croissance économique, expansion des infrastructures et intégration des régions périphériques dans la modernité nationale.
Ils s’inscrivent dans le grand récit d’un État postcolonial cherchant à rattraper son retard historique et à affirmer sa souveraineté comme moteur de transformation.
Cependant, examinés à travers une perspective d’économie politique historique, les PSN s’inscrivent dans une continuité structurelle avec les formes de gouvernance coloniale du XIXᵉ siècle, lesquelles ont façonné les relations de pouvoir entre l’État, la terre et les populations — des relations qui continuent d’influencer la conception et la légitimation du développement aujourd’hui.
Les PSN dans la Continuité des Systèmes Économiques Coloniaux
Plusieurs mécanismes des PSN rappellent le 'cultuurstelsel' (système de cultures forcées) instauré dans les Indes néerlandaises entre les années 1830 et 1870, ainsi que le capitalisme de concession administré par les compagnies coloniales.
Dans ces systèmes, l’État organisait l’accès à la terre, à la main-d’œuvre et aux ressources afin de répondre à des objectifs économiques définis par le centre du pouvoir.
Aujourd’hui, bien que le vocabulaire ait changé, la logique demeure similaire : organiser l’espace périphérique pour servir une accumulation économique centralisée.
Transformation du Discours, Continuité des Pratiques
Là où le colonialisme invoquait autrefois la « mission civilisatrice », le développement contemporain parle de « croissance », de « modernisation » ou encore de « valorisation des ressources ».
Mais derrière cette transformation rhétorique subsiste un principe constant : l’extraction des richesses des régions marginalisées pour alimenter les centres politiques et économiques.
La Terre comme Instrument de Production
Dans le système des cultures forcées, la terre n’était pas considérée comme un espace de vie, mais comme un outil productif soumis à la rationalité économique coloniale.
Les populations locales étaient contraintes de cultiver des produits d’exportation — café, sucre, indigo — destinés aux marchés mondiaux plutôt qu’à leurs propres besoins.
Ce modèle ne reposait pas uniquement sur la violence directe ; il fonctionnait aussi à travers des cadres juridiques, administratifs et économiques qui rendaient l’exploitation légitime en apparence.
Avec l’évolution vers le capitalisme de concession, l’État colonial cessa d’être l’exploitant direct pour devenir :
- garant légal de l’accès aux terres,
- protecteur des intérêts économiques,
- fournisseur d’infrastructures au capital privé.
Ce schéma — alliance entre pouvoir politique et oligarchie économique — réapparaît aujourd’hui dans de nombreux projets de développement à grande échelle.
Papouasie : Laboratoire du Colonialisme Contemporain
La désignation de vastes territoires papous comme zones de PSN illustre cette continuité historique.
Le statut de « stratégique national » permet une reclassification rapide des terres, la centralisation des autorisations et la marginalisation des objections des communautés autochtones.
Ce processus rappelle la logique coloniale du 'domaine de l’État', par laquelle les autorités pouvaient déclarer des terres comme relevant de l’intérêt supérieur, annulant de facto les droits coutumiers.
Ainsi, ce qui est présenté comme développement apparaît souvent comme une restructuration des rapports de pouvoir sur la terre et les ressources.
Les régions concernées ne deviennent pas des centres économiques autonomes ; elles sont transformées en zones de production intégrées à des chaînes de valeur nationales et globales, tandis que les coûts sociaux et écologiques restent localisés.
Le Paradoxe du Développement
Le développement promet l’autonomie, mais produit souvent de nouvelles dépendances.
Il prétend améliorer le bien-être, mais commence par séparer les populations de leurs bases matérielles et culturelles.
La transformation de sociétés autosuffisantes en main-d’œuvre de projets industriels reproduit une dynamique bien connue :
- hier, la paysannerie était intégrée de force à l’économie coloniale ;
- aujourd’hui, les communautés deviennent des variables dans des calculs d’investissement.
L’Annexion de la Papouasie comme Néo-Colonialisme
L’intégration de la Papouasie occidentale — appelée ici simplement « Papouasie » — à l’Indonésie dans les années 1960 s’inscrit, pour de nombreux analystes tels que Benedict R. Anderson, Richard Chauvel, David Webster, Jacques Bertrand et Jan Sihar Aritonang, dans une configuration typique de néo-colonialisme exercé par un État postcolonial.
En effet, après le retrait de l’administration néerlandaise, la souveraineté n’a pas été transférée à une autorité politique papoue autonome, mais à un nouvel État central, avec la complicité de l’ONU via un référendum largement truqué.
La structure coloniale — administration externe, contrôle militaire, économie d’extraction — a été maintenue sous une autre forme.
Intégration Économique Asymétrique
Les ressources naturelles (minerais, forêts, plantations industrielles) ont été intégrées à l’économie nationale et mondiale sans que les sociétés locales ne contrôlent :
- la planification,
- la distribution des revenus,
- la transformation des ressources.
Cette situation relève d’une logique de colonialisme interne, dans laquelle la périphérie alimente le centre sans réciprocité structurelle.
Développement comme Instrument de Légitimation
Les systèmes fonciers autochtones, fondés sur la relation spirituelle et collective à la terre, ont été subordonnés à un droit étatique uniformisant.
La terre devient marchandise ; elle cesse d’être matrice d’identité.
Les infrastructures, les plantations ou les mégaprojets servent à justifier l’intégration politique, transformant le développement en outil de normalisation territoriale plutôt qu’en processus négocié avec les populations.
De la « culture forcée » à l’« investissement obligatoire »
Ce qui s’appelait autrefois « cultures forcées » prend aujourd’hui la forme d’« investissements stratégiques ».
Le langage change, mais la relation de pouvoir demeure : les populations locales ne décident pas du modèle de développement, elles en supportent les conséquences.
Un Héritage Colonial au Cœur d'un État Postcolonial
Le problème n’est pas le développement en soi, mais le modèle qui perpétue une vision coloniale :
- la terre comme ressource exploitable,
- la société comme force de travail,
- le progrès comme simple croissance mesurable.
Lorsque ces présupposés restent intacts, le développement risque de devenir un colonialisme nationalisé — non plus imposé par une puissance étrangère, mais reproduit par l’État lui-même.
Conclusion
Relire aujourd’hui les critiques du XIXᵉ siècle, comme celles de Multatuli — écrivain néerlandais et auteur de 'Max Havelaar', célèbre pour sa dénonciation du système colonial — ne relève pas d’une simple nostalgie historique.
C’est une invitation à interroger la profondeur réelle de la décolonisation.
La question fondamentale demeure :
Un État peut-il prétendre apporter la prospérité si celle-ci exige l’effacement social, écologique ou culturel d’une partie de sa propre population ?



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