L'Église de Papouasie occidentale, à l’ombre du militarisme indonésien
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Réfugiés Papous de Bibida, juin 2024. |
Chacun confronté à des défis pastoraux spécifiques. Cependant, tous sont confrontés à une même difficulté suite aux affrontements entre les indépendantistes papous et le gouvernement indonésien, qui occupe militairement la région depuis 1963.
Ces jours-ci, l'escalade du conflit armé entre l'Armée et la Police indonésienne (TNI-POLRI) contre l'Armée de libération de la Papouasie occidentale (TPNPB) continue de s'intensifier et de nombreux civils fuient leurs foyers. Le conflit fait rage dans les zones à forte composante catholique telles que les districts des monts Bintang, d'Intan Jaya et de Maybrat.
L'escalade de ce conflit a également impliqué des civils dans des zones clés telles que les districts de Puncak Jaya, Tolikara, Timika, Wamena, Lani Jaya, etc. En effet, outre la politique militariste de Jakarta, il existe de fortes suspicions d'actes de génocide par le biais de l'alimentation et des médicaments.
Pour cela, il y a quelques semaines, les collégiens et lycéens de diverses villes papoues ont organisé des grandes manifestations, rejetant le programme de repas gratuits imposé par le gouvernement central de Jakarta. Ces écoliers estiment qu’ils ont besoin d’une éducation de qualité plus que d’un simple déjeuner gratuit. Ils craignent que ces aliments soient délibérément empoisonnés pour les affaiblir.
En Papouasie occidentale, les décès dus à des intoxications alimentaires sont fréquents. De nombreux Papous meurent anormalement dans les hôpitaux indonésiens. Pendant ce temps, le gouvernement indonésien fait toujours des groupes séparatistes papous des boucs émissaires. Comme cela s'est produit dans la régence de Yahukimo le 21 mars, où six enseignants indonésiens ont été retrouvés morts. Même s’ils n'ont aucune preuve, les Papous savent que l’armée indonésienne est responsable.
De tels méfaits ne sont pas nouveaux : partout en Papouasie, des projets de développement minier sont précédés de meurtres mystérieux. Le but est de semer la terreur, puis de chasser la population indigène. Ceci n’est qu’un pâle reflet de l’ampleur de la violence en Papouasie occidentale au cours des six dernières décennies. Au nom de la sécurité et de l'intégrité territoriale, le gouvernement indonésien continue de mener des politiques répressives, sans tenir compte des conseils des églises et des ONG en faveur d'un dialogue.
A l'ouverture du synode du diocèse de Jayapura, Mgr. Yanuarius You, le premier évêque papou d'Indonésie, a publié une lettre pastorale déplorant le sort de la Papouasie occidentale, hantée par le militarisme indonésien et tous les problèmes sociaux qui en découlent :
« Nous continuons de souffrir du conflit prolongé, des violences du TNI/POLRI et du TPNPB, qui entraînent un grand nombre de réfugiés, de la présence d'entreprises étrangères collaborant avec l'État indonésien, ce qui a un impact négatif sur l'environnement, notamment les forêts et les terres coutumières, de l'augmentation des pratiques de corruption, de collusion et de népotisme, de l'émergence de tensions entre groupes ethniques, raciaux et religieux. Le consumérisme, l'hédonisme, l'alcoolisme et les relations extra-conjugales deviennent monnaie courante de jour en jour »
(Lettre Pastorale, n°2 Année II/2024).
Ainsi, Mgr. You a appelé les fidèles de son diocèse à venir en aide aux personnes déplacées à l'intérieur du pays, qui comptent actuellement plus de 85 000 personnes. Aussitôt, cet appel a été entendu : l'équipe pastorale près des monts Bintang a distribué son aide.
Face à la menace croissante d'écocide et de violence génocidaire, à l'approche de ce Carême, le Père Martin Kuayo, papou, administrateur du diocèse de Timika, appelle les fidèles à mener une repentance écologique, en vivant l'esprit de "Laudato Si" tout en s'abstenant de tout acte nuisible.
Mais étonnamment, Mgr. Canisius Mandagi, qui dirige l'archidiocèse de Merauke, a en fait adopté une position opposée. Cet évêque indonésien originaire de l'île de Célèbes exige que les communautés autochtones de son diocèse cèdent leurs droits fonciers au gouvernement central pour des projets de sécurité alimentaire.
Et ce malgré le risque de disparition de 2,29 millions d’hectares de forêt ! Mgr Mandagi estime que les projets de Jakarta sont bons pour améliorer le niveau de vie des communautés autochtones. Il n’a pas tenu compte du fait que les autochtones ne recherchaient pas tant la prospérité économique. Pour eux, leur terre est sacrée et leur vie en dépend.
Le fait que l'évêque de Merauke se range du côté des autorités indonésiennes pourrait entraîner une apostasie massive des catholiques autochtones. Face à cette absurdité, de nombreux catholiques Papous se demandent : « Dieu est-il toujours avec nous ? » Ainsi, le combat intérieur de Jésus crucifié, il y a deux mille ans, continue. « Père, pourquoi m'as-tu abandonné ? » C’est vrai, l’appel de Jésus au Golgotha résonne aujourd’hui avec force en Papouasie occidentale.
La visite apostolique du pape François en Indonésie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée en septembre 2024 fut une source d'espoir pour les chrétiens papous. Ils espéraient que le pape François ouvrirait un dialogue avec le gouvernement indonésien pour trouver une solution au conflit en Papouasie occidentale. Malheureusement, cela n'a pas eu lieu.
Après cette visite historique, nous nous sommes tous demandés : " Où était le problème ? Le Vatican ne ressent-il pas l’importance d’être solidaire des souffrances de l’Église papoue ? Ou a-t-il choisi d’écouter les conseils de la Conférence épiscopale indonésienne (KWI), qui a toujours soutenu l’occupation indonésienne de la Papouasie, anticipant la menace que la majorité musulmane faisait peser sur l’Église catholique indonésienne ? "
Le 5 septembre 2024, Justice et Paix France a publié une lettre appelant le Saint-Siège à jouer un rôle de médiateur entre le gouvernement indonésien et le Mouvement uni de libération de la Papouasie occidentale ULMWP. Un certain nombre de rapports ont été envoyés au secrétariat papal. Un livre contenant les témoignages et les aspirations des catholiques papous, en italien, a même été remis en main propre au Pape lors de sa visite en Indonésie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée (Prereghiere e Auguri dei Cattolici Papuani al Santo Padre Francesco, SKPKC, 2024).
Face à cette réalité, je demande : " La pression du gouvernement indonésien était-elle si grande que le pape François, qui entend construire une église des périphéries, à l'écoute des sans-voix, choisit de se renier pour ignorer les cris des papous occidentaux ? "
Cependant, nous restons convaincus que le Vatican a un rôle important à jouer pour construire la paix mondiale. Le pape François n'a pas seulement écrit des documents importants tels que "Laudato Si" et "Fratelli Tutti" pour encourager le dialogue entre les nations et faire de la terre notre maison commune. Il a également pris des mesures diplomatiques concrètes en envoyant le cardinal Matteo Zuppi en Russie le 14 octobre 2024 et en Ukraine dans le but de construire un dialogue sur les conflits de guerre. Bien avant cela, le pape François lui-même avait effectué une visite apostolique dans les zones de conflit de la République démocratique du Congo et du Soudan du Sud, le 31 janvier 2023. Lors de cette visite, il a embrassé les pieds des deux dirigeants opposés en guise de demande d'une fin immédiate du conflit.
Toutes les actions du pape François nous convainquent qu'il lui est encore possible de faire quelque chose de similaire pour le peuple de Papouasie occidentale. De véritables espoirs ont commencé à se concrétiser en 2022 lors de la nomination du premier évêque papou, Mgr. Yanuarius You pour le diocèse de Jayapura.
Auparavant, presque tous les Papous pensaient que les prêtres papous autochtones ne pouvaient pas devenir évêques, étant donné la forte pression du gouvernement indonésien. Cette leçon s'inspire du cas de l'indépendance du Timor oriental occupé par l'Indonésie (1975-1999), où Mgr Ximenes Belo, l'évêque de Dili, a mené une diplomatie avec le Vatican qui a finalement plaidé pour l'indépendance du Timor oriental.
Cet espoir se renforce en cette année 2025 : Le Saint-Siège a nommé un deuxième évêque papou, Mgr. Bernard Baru, pour le diocèse de Timika. Cela nous convainc que, à travers le nonce, le Vatican dispose d'une autorité qui dépasse de loin tout pouvoir étatique ou toute pression politique. C'est un signe que Christ est bien le roi de l'univers.
Jésus a été déclaré roi de toutes les nations pour annoncer la venue du royaume de Dieu sur terre. Sa présence apporte une bonne nouvelle à ceux qui ont faim, aux pauvres, à ceux qui pleurent parce que leurs frères et sœurs, leurs parents ou leurs enfants ont été tués à cause des atrocités militaires. C’est là que l’Église catholique papoue a besoin d’un berger qui comprenne et ressente la souffrance de son troupeau.
Les deux évêques papous indigènes choisis pour diriger deux diocèses sur cinq en Papouasie donnent au peuple papou un grand sentiment « d'espoir » que Jésus-Christ, premier berger de l'Église universelle, entend toujours leurs prières et leurs cris. C'est important, car le pasteur détermine l'attitude à adopter envers les pauvres et ceux qui souffrent, conformément aux directives de l'Évangile.
Plus que l'espoir d'un pasteur, l'Église papoue a besoin de l'aide de toute la chrétienté pour la sauver des menaces d'écocide et de génocide auxquelles elle est confrontée aujourd'hui. En 2025, la Papouasie-Nouvelle-Guinée a pris une position ferme en se déclarant État chrétien dans sa constitution.
Nous continuons de croire que les enseignements chrétiens constituent un fondement solide pour l'édification de la civilisation humaine. Par conséquent, l'Église papoue a véritablement besoin de l'aide des pays à majorité catholique, ce qui constitue une forme de responsabilité morale. Cela s'apparente aux actions morales et politiques entreprises par le Portugal en faveur de l'indépendance du Timor oriental lors du référendum de 1999.
P. Mecky Mulait
Pour mémoire :
L'Église catholique en France a historiquement joué un rôle significatif en Papouasie occidentale, notamment à travers l'engagement de missionnaires français tels que le père jésuite Cornelis Lecocq d'Armandville et l'évêque Alain Guynot de Boismenu. Ces missionnaires ont contribué à l'évangélisation et à la pacification de la société papoue, marquée par des violences tribales. Le dévouement des premiers missionnaires a donné un élan extraordinaire à l'Église locale : en moins d'un siècle, 95 % des Papous sont devenus chrétiens, dont un tiers catholique.
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